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Demain dès l'Aube | Regards croisés

Demain dès l’Aube…

Samedi 12 mars. Le confinement de la France sera annoncé dans quatre  jours. Tard dans la nuit nous quittons notre studio parisien. Direction Bar-sur-Aube. Pourquoi cette destination ? Parce que mes parents y ont une maison et parce que je  m’inquiète des conséquences du confinement et de l’isolement pour ma grand-mère qui a presque quatre-vingt-dix ans.  Demain, à l’aube, je me réveillerai dans ma  chambre d’adolescente, que je n’ai plus habité depuis dix ans. Depuis que j’ai fait ma valise pour mes études supérieures, je suis rarement revenue dans cette petite ville de campagne, nichée dans la diagonale du vide, a seulement trois heures de Paris. J’ai le sentiment d’une dette envers mes parents, envers ma famille, envers mes racines, auxquels je n’ai accordé que peu de temps en dix ans. Comme beaucoup dans cette région très rurale, la majorité a été pour moi une libération, et je suis partie en me faisant la promesse de construire ma vie ailleurs.

Dix années ont passées et je reviens avec un conjoint, qui lui est parisien, bien qu’il s’en défende. C’est drôle comment moi, la fille et petite-fille d’agriculteurs, je m’emploie à paraitre aussi citadine que possible, et comment lui, qui est né dans le 14 ème arrondissement de Paris, me dit souvent, avec beaucoup de sincérité, qu’il est fier de ses origines rurales. Pierre-Louis est photographe, moi j’écris. Il a fait de son talent son métier. Moi pas encore. Nous avons en commun de regarder le monde qui nous entoure avec sensibilité, émotion parfois. Il est pacifiste, utilise la photographie pour révéler ce que nous oublions de regarder. Sans juger, sans prendre parti. Moi, je suis une  personne triste, souvent en colère, toujours animée par un profond sentiment d’injustice. Mon écriture est incisive et sans détours. Ses photographies en infrarouge révèlent, magnifient ce que nous ne pourrions voir sans lui.

Nous arrivons dans cette région que Pierre-Louis ne connait pas, qui est très éloignée de l’environnement urbain et stimulant dans lequel il a grandi. Je retrouve cette ville qui m’a vu grandir comme je l’ai quittée. Un peu plus isolée, un peu plus esseulée encore. Rien ne semble témoigner du temps qui est passé ici, ni des histoires de ceux qui l’habitent, ni des vies qui l’ont façonnée. A part les incendies qui l’ont ravagé peut-être. A part les ruines éternelles et les rideaux tirés qui disent si bien ce qui a été et ne sera plus. Bar-sur-Aube confiné est vide, pareil au reste de l’année. J’imagine qu’à mon niveau, j’y suis un peu pour quelque chose.

Je confie à Pierre-Louis ma tristesse et ma colère, lui a le projet d’un reportage photographique. Il me propose de le guider ; j’y mets une condition : il ne faut pas que le récit soit misérabiliste, qu’il nous « réduise » en quelque sorte. C’est convenu entre nous. Il s’immerge dans la ville et sa région, la photographie durant huit semaines. Il la ressent, la comprend, voit que les choses sont plus  subtiles, plus complexes qu’on ne voudrait le croire. Je lui en suis reconnaissante. Pierre-Louis est méticuleux, exigeant, perfectionniste. Il sent très vite qu’il a quelque chose à raconter ici. Je lui confie ce que c’est que de grandir dans une ville d’à peine 5 000 habitants, en pleine campagne, alors qu’adolescente déjà, je nourrissais des rêves de Paris et de grandes universités. J’ai un profond sentiment de perte de chances, d’injustice aussi. Je réalise que ce vide a peut-être stimulé mes rêves, mes ambitions, mon envie d’ailleurs.

Ma famille partage avec lui ses souvenirs. En plein confinement, nous rappeler nos vies dans cette région ignorée, et quelque peu abandonnée, est une occupation bienvenue. Nous sourions en nous remémorant les réactions autour de nous quand nous disons que nous venons de la « Champagne ». Pêle-mêle nos joies et nos peines et surtout nos fiertés. Parce qu’elles sont  nombreuses et qu’elles qualifient mieux que tous les récits de vie dans les régions éloignées, oubliées des centres urbains.

J’essaie de lui dire que la ville n’est pas si pauvre, il me montre que la campagne qui n’en finit pas, est plus qu’un vide qu’il faudrait remplir. « La campagne de Bar-sur-Aube est belle », m’a-t-il dit un jour. Je veux croire son regard de photographe.

… à l’heure où blanchie la campagne.

Je ne suis pour rien dans le choix des photographies qui font cette série  documentaire. Je la découvre une fois achevée et je m’aperçois que chacun des lieux que Pierre-Louis a choisis veulent dire quelque chose pour moi. J’ai accompagné mon père dans les vignes qui surplombent la ville, j’ai marché avec ma mère sur le chemin le long de la Bresse où les mêmes vaches nous observent depuis toujours. Ces vaches, ce sont celles de la ferme voisine à celle de ma grand-mère. J’ai pris des cours de dessin dans l’ancien collège, ai visité des amies dans le moulin après qu’il ait été  rénové et transformé en appartements, suis partie en échange scolaire grâce au jumelage avec Gernsheim, ai marché mille fois dans les ruelles tortueuses et abîmées qui courent de part et d’autre de la route principale et représentent à elles seules une grande partie du « vieux Bar-sur-Aube ». J’ai des souvenirs dans chacun de ces lieux. Et j’adore chaque chose que j’ai vécue ici.

Maintenant que nous avons réalisé ce projet, Pierre-Louis se rend mieux compte de la vie que j’ai eue avant de le connaître. Il s’est rapproché de moi en quelque sorte. Ses photographies me réconcilient avec cet endroit d’où je viens, mélange doux-amer de gratitudes et de regrets, que j’ai encore du mal à qualifier mais dont je suis fière car je sais qu’il m’appartient.

Pierre-Louis a réalisé cette série photographique durant le premier confinement, j’écris ces lignes durant le deuxième confinement. Alors que nous ne pouvons rien prévoir, que nous ne savons pas de quoi le monde de demain sera fait, si demain encore il y aura ou non une place pour tout ce qui fait la fragilité et l’épaisseur de ce monde, je me dis que le confinement m’aura au moins servi à refermer avec bienveillance cette parenthèse de mon enfance, que j’avais  étrangement laissée ouverte.

Ségolène Charney

Titre de la série : Demain dès l’Aube.

Technique : photographie infrarouge numérique.

Année de réalisation : 2020.

Statut : série achevée.

Nombre de photographies : 30 + 9.

Notes de l’auteur :

« Demain dès l’Aube » est un reportage photographique composé de 39 images réalisées dans le département de l’Aube à l’aide de la technique de photographie en infrarouge.

La réalisation de cette série s’est déroulée dans le contexte particulier du confinement de la France entre mars et juin 2020, causé par la pandémie de COVID-19. Cette situation unique m’empêchant, comme bon nombre de travailleurs indépendants, de poursuivre mes projets durant quelques semaines, j’ai décidé d’intégrer le plan de soutien au secteur agricole proposé par le gouvernement, et d’aller prêter main forte à un viticulteur de l’Aube. J’ai ainsi découvert la richesse naturelle de cette région durant six semaines, au fil des différents étapes de culture des vignes.

En parallèle de ces travaux agricoles, j’ai été frappé par la situation sociale et culturelle de Bar-sur-Aube, la ville où je logeais. Les limitations de déplacement m’empêchant d’explorer la ville à ma guise, j’ai rallongé mon séjour de deux semaines après la levée du confinement pour finaliser cette série en arpentant librement ses rues.

« Demain dès l’Aube » reprend le déroulement narratif du poème de Victor Hugo, à la différence qu’ici l’Aube fait référence à la rivière et non au lever du jour. Le voyage du spectateur débute dans la campagne auboise et sur les rives de l’Aube, lieux privilégié de calme et de contemplation de la nature. Les étendues naturelles et préservées font bientôt place aux champs et aux vignes, marquant par la même occasion la présence de l’homme. Le cheminement du spectateur l’amène ainsi progressivement à s’éloigner de la nature pour se rapprocher de la ville, jusqu’au panneau « Bar-sur-Aube », véritable frontière entre deux mondes.

Une fois ce panneau franchi, la contemplation laisse peu à peu place au désarroi. Les façades décrépies et les logements sociaux du centre-ville succèdent aux résidences bourgeoises de son pourtour. De nombreux fonds de commerce sont à vendre, quand d’autres immeubles semblent avoir été touchés par des bombardements et laissés tels quels, comme les témoins d’une guerre qui n’a jamais eu lieu. L’ambiance est telle que l’absence de passants en plein milieu de journée ne choque pas, elle s’intègre au contraire tragiquement au tableau d’un centre-ville fantôme.

La fin du voyage se veut pourtant porteuse d’espoir : l’église Saint-Macloud, en pleins travaux de rénovation, vient illuminer les ruelles sombres tel un phare dans la tempête, et invite le spectateur au recueillement. Il en résulte une sortie de la ville pour retourner à la nature, devenue elle aussi blanche et lumineuse, jusqu’aux rives de l’Aube.

La thématique principale abordée dans cette série est l’invisibilité. Cette invisibilité est tout d’abord caractérisée par la technique mise en œuvre pour réaliser cette série : en photographiant dans le domaine de l’infrarouge, je capte un signal lumineux invisible à l’œil nu, révélant une nature aux teintes tantôt rouges vives, tantôt d’une blancheur immaculée. Suivant la progression du spectateur, le rouge dynamise, déstabilise puis dramatise, tandis que le blanc apaise et illumine.

Cette captation de l’invisible physique est mise à profit dans la révélation d’une invisibilité sociale. Bar-sur-Aube symbolise de nombreuses villes de la région, médiatiquement anonymes, partageant le même état d’abandon culturel et économique. Qui pourrait croire qu’une telle situation puisse exister en 2020 à moins de trois heures en voiture de Paris, dans une région bénéficiant d’une telle richesse naturelle ?

Enfin, le poids de l’invisibilité sociale est renforcé par l’invisibilité humaine caractérisant chacune de mes images : le spectateur est directement plongé dans chaque scène, sans possibilité de se dérober par l’intermédiaire d’un passant.

La série « Demain dès l’Aube » a donc été construite comme un témoignage social, un coup de projecteur sur une ruralité française invisible à travers un regard extérieur. J’ai voulu dépeindre au plus près mon ressenti au cours de ce séjour dans une ville, et plus globalement dans une région, que je ne connaissais pas. Mon but est d’amener le spectateur à suivre le même cheminement, d’être confrontés à la même réalité, pour lui faire prendre conscience de cette situation sans forcer ses conclusions.