Rayons croisés
Photographies d'une lumière ambivalente
Véritable enjeu de santé publique, le nombre de cas de cancers de la peau diagnostiqués en France a plus que triplé entre 1990 et 2023. Attribuables dans plus de 85% des cas à une exposition excessive aux ultraviolets (UV) naturels ou artificiels, ils peuvent être évités grâce à une meilleure prise de conscience de notre exposition au soleil.
Comptant parmi les professions les plus exposées aux UV, les agriculteurs voient leur peau vieillir prématurément et développent de trois à cinq fois plus de cancer de la peau que le reste de la population. Cette exposition quotidienne aux UV est indissociable de leur métier : semis, moissons, récoltes et vendanges sont autant de tâches imposées en extérieur. Il en résulte un photovieillissement accru et une hausse des cancers de la peau (carcinomes et mélanomes).

Pour autant, le soleil demeure un élément indispensable à l’agriculture : au-delà de la photosynthèse, assurée par son rayonnement visible, les rayons UV-A qu’il émet jouent un rôle dans l’immunité et la photomorphogenèse des cultures végétales, assurant leur croissance et la richesse de leurs nutriments.
« Rayons croisés » aborde cette dualité biologique en mettant en parallèle les portraits d’agriculteurs dont la peau a été photographiée avec une caméra UV haute définition, et la peau des fruits et légumes qu’ils cultivent, observée sous microscope en fluorescence UV. La photographie devient ici un outil de médiation entre science, art et responsabilité humaine, car rendre visible l’invisible, c’est rendre possible une prise de conscience.
Rayons UV et agriculteurs : une relation nocive
Une profession plus exposée pour une production intensifiée
En 50 ans, le nombre d’exploitants agricoles a été divisé par quatre, passant de 1,6 millions à un peu moins de 400 000. Dans le même temps, les terres agricoles ont baissé de 2,3 millions d’hectares. Malgré cela, la France conserve sa place de premier producteur agricole européen, avec 17,9% de la production en valeur de l’UE en 2022.
Pour produire davantage avec moins de ressources humaines, le modèle agricole français s’est logiquement intensifié et impose aux agriculteurs d’être toujours plus sollicités, notamment en termes d’exposition aux contraintes environnementales.
Des cultures gourmandes en eau… Et en UV !
La majorité de la production agricole française est végétale, et compte pour moitié les céréales et le vin. Au-delà des problématiques d’irrigation, au cœur des adaptations imposées par le réchauffement climatique, la récolte des principales cultures végétales a lieu au cours de la période estivale.
Ainsi, le blé, l’orge, le colza, la tomate et la carotte se récoltent entre juin et aout, période de l’année où l’indice UV est le plus élevé, et la peau des agriculteurs est la plus exposée.

Le réchauffement climatique, accélérateur du photovieillissement et du cancer de la peau
L’évolution de la température moyenne observée en France métropolitaine sur la période 2015-2024 correspond à un réchauffement de 2,2 °C par rapport à la période préindustrielle.
Ce réchauffement a un impact clair dans l’agriculture, qui s’observe par exemple dans la précocité des dates de vendanges : en moyenne, sur un ensemble de vignobles représentatifs, les vendanges ont eu lieu 23 jours plus tôt lors de la décennie écoulée que dans les années 1970. Cette précocité oblige les vendangeurs et viticulteurs à travailler sous des indices UV et des températures plus élevés. En découle l’accélération du photovieillissement et du risque de cancer de la peau.

L’imagerie UV, technique révélatrice des dommages invisibles causés par le soleil
L’utilisation d’une caméra UV haute définition permet de suivre le chemin des rayons UV-A à travers les couches externes de la peau pour révéler son état de photovieillissement interne, au niveau du derme, invisible à l’œil nu.
Les taches pigmentaires, rides, cicatrices et zones dépigmentées apparaissent avec une netteté saisissante, témoignant de l’impact des conditions de travail et des rayons UV sur la santé de la peau des agriculteurs au cours de leur vie.
Le choix d’un flash annulaire crée quand à lui un halo solaire dans le regard des agriculteurs, et assure d’effacer toute ombre qui risquerait de masquer le moindre détail dermatologique.
Rayons UV et cultures végétales : une relation bénéfique
Les rayons UV-A, au service de la croissance des fruits et légumes
Tout comme la lumière visible, les rayons UV émis par le Soleil ont des effets notables sur la croissance des fruits et légumes. Les rayons UV-A jouent un rôle dans la régulation de la photomorphogenèse, c’est-à-dire le développement des plantes en réponse à la lumière. Ils influencent la croissance des feuilles, la germination des graines et la floraison.
L’exposition aux rayons UV-A peut aussi induire la production de pigments tels que les flavonoïdes, qui protègent les plantes contre les dommages causés par les UV-B et d’autres stress environnementaux.


La fluorescence des fruits et légumes, un phénomène encore peu compris
La fluorescence est un processus par lequel une source de lumière (de haute fréquence) est absorbée par une molécule et suivie d’une émission lumineuse de moindre énergie (dite lumière d’émission). Si la fluorescence rouge de la chlorophylle des plantes est connue depuis longtemps, l’étude de la fluorescence du vivant dans son ensemble est récente, et permise par le développement d’appareils de mesure portables et de torches LED UV haute puissance.
D’autres composés végétaux, comme les flavonoïdes, les anthocyanes ou les ptérines, peuvent émettre une fluorescence bleue ou verte lorsqu’ils sont excités par la lumière UV.
L’utilité de la fluorescence des fruits et légumes demeure floue pour le moment, tout comme ses conséquences biologiques. Les études menées sur ce phénomène visent principalement à développer de nouvelles techniques d’imageries et à améliorer les outils de diagnostic médicaux.
La microphotographie, à la découverte d’univers fascinants et éphémères
Les photographies de fruits et légumes composant ce projet ont été réalisées à l’aide d’un banc microscopique permettant d’atteindre un grossissement x20. Chacune de ces photographies résulte de l’empilement d’images prises successivement pour obtenir un très haut niveau de détails et de netteté. Il faut parfois attendre la fin de l’empilement de centaines d’images pour valider une photographie.
Les échantillons, photographiés sitôt prélevés, évoluent sous l’action de la lumière UV, rendant le processus aussi spontané qu’impossible à réitérer à l’identique. Les durées de prises de vues prennent en compte la vitesse de cette évolution et les réglages s’adaptent à chaque type de fruit ou légume.
Là où les portraits UV des agriculteurs offrent une vision brute et sans concession, les microphotographies de fruits et légumes invitent à un voyage abstrait et coloré dans des mondes jusque là inconnus. Tels le Yin et le Yang, ces deux parties se complètent et se répondent à travers les rayons UV.
Rayons UV et agriculture : une relation ambivalente
Sources : INCA, Santé Publique France, Agreste, Agrican, Institut de Systématique – Évolution – Biodiversité, INSEE, Wikipedia.
Rayons croisés
